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[Alliage]

ALLIAGE


Alliage, numéro 33-34, 1998, pp. 25-33.


L'art de la téléprésence sur internet

Eduardo Kac



Depuis douze ans, je travaille sur les systèmes de télécommunication en tant que forme d'art, particulièrement avec des médias accessibles tels que minitel, fax et télévision à balayage lent. Depuis 1989, en collaboration avec Ed Bennett, je développe ce que j'appelle l'art de la téléprésence, fondé sur des explorations uniques de la télérobotique. Le mot téléprésence se réfère à l'expérience sensorielle de sa propre présence dans un espace lointain (et non à la sensation de la présence lointaine de quelqu'un d'autre, comme c'est souvent le cas au téléphone). Je développe également des installations télématiques qui fusionnent les espaces virtuels et physiques dans une relation d'interdépendance. à la poursuite de nouvelles possibilités esthétiques, j'ai épousé deux stratégies, qui sont l'hybridation des technologies et l'exploration des aspects cachés du nouveau paysage médiatique. De cette façon, j'utilise les médias de télécommunication pour faire imploser leur logique unidirectionnelle et créer, dans le domaine du réel, un nouveau genre d'expérience donnant priorité aux propositions démocratiques et aux dialogues.

En 1989, j'ai développé avec Ed Bennett le télérobot Ornitorrinco (ce qui veut dire ornithorynque en portugais), entièrement mobile et sans fil, conçu à l'origine pour créer des expériences artistiques téléprésentielles sur le réseau téléphonique accessible et familier.


Le schéma ci-dessous illustre la structure de base de cette oeuvre, telle qu'elle était alors conçue : lieu 1, le participant pousse des boutons sur le clavier de téléphone pour faire bouger le télérobot au lieu 2 en temps réel. J'ai transformé le clavier du téléphone en grille cartésienne, de façon à ce que, lorsque vous appuyez sur le numéro 2, vous vous déplacez vers l'avant dans un espace lointain en temps réel. Quand vous poussez les numéros un, quatre et sept, vous tournez à gauche. Quand vous touchez les numéros 3, 6 et 9, vous tournez à droite. Avec la touche 8, vous pouvez vous déplacer en arrière. La touche 5 vous permet de vous arrêter au milieu d'un mouvement. Et aussi de saisir et de transmettre à vous-même une image actuelle de l'espace lointain, du point de vue du télérobot.


Les espaces lointains d'Ornitorrinco ont toujours été construits à l'échelle du télérobot, invitant ainsi les spectateurs à abandonner temporairement l'échelle humaine et à regarder un monde nouveau à partir d'une perspective autre que la leur. De quatre-vingt-neuf à quatre-vingt-treize, j'ai créé plusieurs oeuvres de téléprésence, y compris Ornitorrinco à Copacabana et Ornitorrinco sur la Lune (avec Ed Bennett). Au cours de notre événement international de téléprésence, Ornitorrinco en Eden, réalisé en quatre-vingt-quatorze, nous avons hybridé internet avec la télérobotique, les espaces physiques, le réseau téléphonique, le système cellulaire parallèle et la vidéo digitale. Cela a permis aux participants lointains de décider où ils allaient, ce qu'ils voyaient dans un espace lointain via internet. Dans cette oeuvre, les participants anonymes ont partagé simultanément le corps du télérobot, le contrôlant ensemble et regardant en même temps à travers son regard. Les participants recevaient des vidéos digitales via internet à partir du point de vue d'Ornitorrinco, et utilisaient le réseau téléphonique pour transmettre des signaux de contrôle en temps réel. Puisque Ornitorrinco est entièrement mobile et sans fil, il se déplaçait librement dans l'espace. Cette oeuvre avait trois noeuds de contrôle aux Etats-Unis (à Seattle, Lexington et Chicago), et de nombreux noeuds visuels sur internet autour du monde (y compris en Allemagne, Finlande, Irlande, Canada, et dans beaucoup d'autres pays).

Toujours en 94, j'ai créé en collaboration avec Ikuo Nakamura une oeuvre intitulée Essai concernant la compréhension humaine. Dans cette oeuvre, un oiseau en cage, dialogue avec une plante qui se trouve à mille kilomètres en utilisant une ligne téléphonique régulière. Placé au milieu du Centre d'art contemporain à Lexington, dans le Kentucky, le canari jaune se trouvait dans une cage cylindrique blanche à la fois grande et confortable, au sommet de laquelle étaient installés des cartes électroniques, un haut-parleur et un microphone. Un disque transparent de plexiglas séparait le canari de l'équipement relié au réseau téléphonique. à New York, au Hall des sciences, une électrode était placée sur une feuille de la plante pour enregistrer ses réactions au chant de l'oiseau. La fluctuation du voltage de la plante était surveillée par un logiciel Macintosh appelé Interactive Brain-Wave Analyzer (Analyseur interactif d'ondes cérébrales). Les informations recueillies étaient introduites dans un autre Macintosh opérant un programme appelé Max, contrôlant un clavier Midi. Les sons électroniques étaient pré-enregistrés, mais l'ordre et la durée déterminés en temps réel par les réactions de la plante au chant de l'oiseau.


Quand cette oeuvre fut présentée au public, l'oiseau et la plante réagissaient mutuellement plusieurs heures chaque jour. Les humains aussi réagissaient réciproquement avec l'oiseau et la plante. En se tenant près de la plante et de l'oiseau, ils modifiaient immédiatement leur comportement. Quand les humains étaient tout proches, l'interaction était davantage accrue par les changements constants de comportement de l'oiseau et de la plante. Ils réagissaient en chantant encore plus, en activant d'autres sons, ou en gardant le silence.
Je pense que cette oeuvre est une évocation de la solitude humaine : un animal captif s'adresse à une plante par téléphone, le canari chante espérant une compagne ; à la place, au bout du fil, un membre d'une autre espèce, loin de lui. S'agit-il vraiment de communication ? Il est clair qu'une augmentation quantitative des moyens de communication ne se traduit pas en un changement qualitatif des communications entre personnes.

En 95, mon oeuvre Rara Avis, installation de téléprésence reliant par réseau une volière à internet, au web, et au MBone, fut présentée à Atlanta dans le cadre du Festival olympique d'arts. Réalisée au Centre d'art contemporain Nexus d'Atlanta, dans le courant de l'été 96, Rara Avis était placée sous la direction technique d'Ed Bennett. Portant un casque stéréoscopique, la spectatrice percevait la volière, et pouvait s'observer dans cette situation, du point de vue de l'ara. L'installation était constamment reliée à internet. à travers le net, les participants lointains observaient la volière du point de vue de l'ara télérobotique, ils utilisaient leurs microphones pour déclencher le dispositif vocal de l'ara télérobotique, entendu dans la galerie. Le corps de l'ara télérobotique était investi en temps réel par les participants qui se trouvaient sur place et les participants internet du monde entier. Les sons contenus dans l'espace, mélange de voix humaines et de chants d'oiseaux, se propageaient jusqu'aux participants lointains à travers internet. L'oeuvre peut être perçue comme une critique de la notion problématique d'exotisme, concept qui révèle plus de choses sur la relativité des contextes et la conscience limitée de l'observateur que sur le statut culturel de l'objet d'observation. Cette image du différent, de l'autre, incarnée par l'ara télérobotique, était dramatisée par le fait que le participant adoptait momentanément le point de vue de l'oiseau rare.
Cette oeuvre créait un système auto-régulateur de dépendance réciproque, dans lequel les participants locaux, les animaux, un télérobot, et les participants lointains, réagissaient réciproquement sans direction, ni contrôle ni intervention extérieure. Comme l'oeuvre mélangeait entités physiques et non-physiques, elle fusionnait les phénomènes perceptuels immédiats avec une conscience accrue de ce qui nous affecte, mais qui est absent du champ visuel et éloigné. Les participants locaux et en ligne ont éprouvé l'espace de façon complexe et différente. L'écologie locale de la volière était affectée par l'écologie internet et vice-versa.

Mon intérêt pour la création de systèmes interdépendants auto-régulateurs, simultanément dans les espaces virtuels et physiques, m'a conduit à créer mon oeuvre suivante, produite juste après les Jeux olympiques. L'oeuvre était intitulée Téléportation d'un état inconnu (Teleporting an Unknown State), et fut exposée dans le cadre du Siggraph Art Show de 96, au Centre d'art contemporain de la Nouvelle-Orléans. Cette oeuvre reliait le Centre d'art contemporain, à la Nouvelle-Orléans, à l'espace sans lieu d'internet. Dans la galerie, le spectateur voyait une installation : de la lumière, projetée à partir d'un cercle se trouvant au plafond, rompait l'obscurité ambiante et atteignait un piédestal, où spectateurs et participants découvraient une seule graine. De sites lointains répartis autour du monde, des individus anonymes pointèrent leurs caméras digitales vers le ciel et transmirent la lumière du soleil à la galerie. Les photons saisis par les caméras étaient réémis dans la galerie à travers le plafond. Un projecteur vidéo dissimulé, servant de sortie pour la liaison internet, projetait contre le carré de terre l'interface dématérialisée d'un Macintosh avec un fond sombre, de façon à ce que la plante n'utilise pour pousser que la lumière lui parvenant en direct par vidéo digitale. Les images vidéos transmises de pays lointains étaient dépourvues de contenu représentationnel, et utilisées comme conducteurs de véritable vagues de lumière. Le processus de la naissance, de la croissance, et de la mort possible de la plante était diffusée en direct au monde entier via internet tout au long de l'exposition. Tous les participants pouvaient observer le processus. Après l'exposition, j'ai replanté l'organisme vivant (qui avait atteint la taille de soixante centimètres) près d'un arbre à l'extérieur du Centre d'art.


Grâce à la collaboration d'individus anonymes, des photons émis à partir de villes et pays lointains furent téléportés jusqu'à la galerie et utilisés pour donner vie à une plante petite et fragile. Les participants partageaient la responsabilité de prendre soin de cette plante du début à la fin de l'exposition. Cette oeuvre était fondée sur un renversement de la topologie habituelle de transmission, où l'information est transmise par un individu vers de nombreuses personnes. Dans l'oeuvre Teleporting an Unknown State, la lumière était transmise par plusieurs personnes vers un même et unique objet. L'oeuvre mettait en évidence l'utilisation potentielle du net pour distribuer des ressources naturelles vers les endroits qui en ont le plus besoin, et donnait au réseau un sens de responsabilité sociale collective et de système au service du maintien de la vie.

Toujours en 96, j'ai participé (avec Ed Bennett) à la Quatrième Biennale de Saint-Pétersbourg, en Russie, avec un événement dialogique de téléprésence intitulé Ornitorrinco dans le Sahara, reliant Saint-Pétersbourg à deux sites se trouvant à Chicago. Le terme " événement dialogique de téléprésence " se réfère à un dialogue entre deux participants éloignés réagissant réciproquement dans un lieu tiers à travers deux corps autres que les leurs. L'un des directeurs de la Biennale de Saint-Pétersbourg, Dimitri Choubine, a utilisé un vidéophone noir et blanc pour contrôler (à partir du Musée d'histoire de Saint-Pétersbourg) le télérobot sans fil Ornitorrinco (situé à l'Ecole à Chicago) et pour recevoir des réactions (sous forme d'images vidéos séquentielles) du point de vue du télérobot. Au même moment, mon propre corps était enveloppé dans un vêtement de téléprésence sans fil qui m'a transformé en télécyborg, ou téléborg, aveugle. Le corps humain dépossédé était contrôlé, par liaison téléphonique seulement, par l'artiste et historienne de l'art Simone Osthoff de la galerie Aldo Castillo. L'alimentation vidéo en couleur du corps humain était transmise en direct vers un autre espace se trouvant dans le même immeuble du centre ville de Chicago, permettant aux spectateurs locaux, surpris et non au courant de la situation, d'assister à l'expérience dialogique en temps réel. Pendant l'événement, alors que télérobot et téléborg étaient contrôlés à distance, s'est déroulée une situation dialogique unique. Alors que Simone Osthoff contrôlait le comportement de mon corps, je craignais le moment où j'allais heurter un mur ou un pilier, me retrouver accidentellement dans l'ascenseur, ou me heurter contre un passant ou le télérobot. Oshtoff, qui était aussi momentanément aveugle et pleine d'égards envers ma privation sensorielle, me parlait doucement et faisait des pauses intermittentes, commandant le corps avec prudence. Au début, Choubine, qui n'avait nullement conscience de ce qu'il contemplait, alternait le comportement de son hôte télérobotique pour se propulser lui-même le long du couloir et naviguer dans d'autres parties de l'espace et pour engager le téléborg directement. Occasionnellement, il y eut contact physique entre le télérobot et le téléborg.

La dernière pièce que j'ai présentée (avec Ed Bennett) en 96 était une installation de téléprésence en réseau intitulée Uirapuru, le webot, voyage autour du monde en quatre-vingts nanosecondes, de la Turquie au Pérou et retour. Cette oeuvre fut présentée dans le cadre de l'exposition d'art robotique " Métamachines : où se trouve le corps ? ", réalisée à la galerie Otso, à Espoo, en Finlande, et faisait partie du Festival MuuMedia. Uirapuru est le nouveau télérobot qui porte le nom d'un oiseau d'Amazonie, à la fois réel et légendaire. Uirapuru est un webot, c'est-à-dire un télérobot entièrement mobile et sans fil, créé pour être contrôlé en temps réel via le web, et pour fournir, à travers lui, différents types de réactions. Pour cette exposition, le webot Uirapuru était à mi-chemin dans sa phase de mutation et était exposé avec son système nerveux temporairement implanté sur le corps d'Ornitorrinco.


Cette installation était divisée entre deux espaces lointains, reliés au web. Le public avait accès au rez-de-chaussée de la galerie Otso, alors qu'Uirapuru, le webot, naviguait dans son nid, à l'étage inférieur. Le public pouvait aussi abandonner le contrôle du corps du robot et descendre pour agir réciproquement avec le webot et les deux dindes vivantes. Ce qui était vu dans l'espace supérieur -- la page (interface) du web avec des réactions vidéo couleurs en direct et en temps réel -- était partagé sur le web avec des spectateurs lointains, sous forme d'images couleur séquentielles. Les éléments constituant le nid du webot et des dindes forment un commentaire métacritique, et parfois humoristique, de l'état actuel du développement du web. L'espace était surmonté d'un filet de mailles grossières enveloppant le tout. Répartis à travers l'espace, des graffiti directionnels, telles des flèches indiquant " Tournez à gauche " et " Par ici " (toutes deux pointant en direction d'un coin) offraient un commentaire humoristique sur la métaphore de l'inforoute. Coexistant et agissant réciproquement avec Uirapuru dans le même espace, deux dindes, oiseaux réputés de ne pas être des plus intelligents, s'occupaient simultanément de leurs affaires, représentant la sotise des technophobes et l'apathie des technophiles. Les dindes raisonnaient aussi, d'une manière subtile et comique, avec les mots Turquie et Pérou du titre : ces deux mots représentent des pays différents et le même oiseau, le premier en anglais (en anglais dinde et Turquie se disent turkey et Turkey) et le second en portugais : les deux langues que j'utilise le plus.

À présent, je suis en train de développer de nouveaux concepts qui prolongent et élargissent le projet Uirapuru. Je commence aussi à développer des concepts pour des oeuvres futures qui adresseront les problèmes soulignés dans cette communication et les dirigeront vers des territoires télématiques, biologiques et téléprésentiels nouveaux.


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