Initialement publié en français dans Cahiers du CIRCAV, N. 12, 2000.


Genesis

Eduardo Kac

"Genesis" (1998/99) est une oeuvre transgénique qui explore les relations complexes entre la biologie, les systèmes de croyance, les technologies de l'information, les interactions dialogiques, éthiques et l'Internet [1]. L'élément clef de l'oeuvre est un "gène d'artiste", un gène synthétique que j'ai inventé et qui n'existe pas dans la nature. Pour le créer, un verset du livre de la Genèse a été traduit en morse, puis le code morse a été converti en paires de base ADN selon un algorithme de conversion spécifiquement développé pour cette oeuvre. Le verset (Gn 1, 28) dit  : "Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre ! ". Cette phrase a été choisie pour ses implications au regard de la notion équivoque, approuvée par dieu, de la suprématie de l'Homme sur la nature. Le code Morse, lui, a été choisi parce qu'employé tout d'abord en radiotélégraphie, il symbolise l'avènement de l'âge de l'information, la genèse la communication universelle.

Le processus initial de cette oeuvre consiste à cloner un gène synthétique en plasmides d'ADN puis sa transformation en bactérie. Une nouvelle molécule de protéine est alors produite par le gène. L'oeuvre utilise deux types de bactéries : des bactéries à qui on a injecté un plasmide contenant de l'ECFP (Enhances Cyan Fluorescent Protein), et d'autres portant un plasmide contenant de l'EYFP (Enhanced Yellow Fluorescent Protein). L'ECFP et l'EYFP sont des dérivés du GFP (Green Fluorescent Protein) possédant des propriétés spectrales différentes. L'ECFP émette une couleur fluorescente dans le bleu lorsqu'elle est soumise à une radiation ultraviolette à 302 nm. La bactérie ECFP contient le gène synthétique, alors que l' EYFP, soumis aux mêmes radiations, fluoresce dans le jaune. La bactérie à l'ECFP ne contient pas de gène synthétique. Le GFP, lui, fluoresce dans le vert.

Lorsque ces bactéries se développent, un certain nombre de mutations naturelles se produisent dans les plasmides. Des transferts conjugués s'opèrent lors de contacts avec d'autres plasmides, et des combinaisons de couleurs apparaissent qui peuvent donner naissance à des bactéries vertes. Trois scénarios sont visibles lors de la communication entre bactéries transgéniques. Dans le premier, la bactérie ECFP donne ses plasmides à la bactérie EYFP, ou réciproquement, générant une bactérie verte. Dans le second il n'y a aucun transfert, chaque couleur, jaune et bleue, est préservée. Dans le troisième, les bactéries perdent complètement leurs plasmides, pâlissent, prennent une couleur ocre. La souche de bactéries utilisée dans Genesis est JM101. La probabilité de mutation naturelle dans cette souche est de 1 pour un million de paires de base. Au cours de la mutation, l'information initialement encodée dans l'ECFP se modifie. La mutation du gène synthétique résulte de 3 facteurs : le processus naturel de la multiplication des bactéries, l'interaction dialogique entre les bactéries et l'activation humaine des radiations ultraviolettes. Les bactéries sélectionnées sont sauvegardées pour être utilisées en présence du public et sont placées dans la galerie à côté de la source UV, enfermées dans un caisson transparent protecteur.

Le dispositif de visualisation en galerie permet aux participants locaux ou lointains (sur le WEB) de suivre l'évolution de l'oeuvre. Ce dispositif est constitué d'une boîte de Petri contenant les bactéries, d'une microcaméra vidéo sur flexible, d'une lanterne UV, et d'un éclairage de microscope. L'ensemble est connecté à un vidéo projecteur et deux ordinateurs en réseau. L'un est un serveur Web, diffusant en direct la vidéo et l'audio, et recueillant les requêtes d'activation UV. L'autre génère de la musique synthétique ADN. Le projecteur vidéo local projette une image agrandie de la division bactérienne et de l'interaction observée avec la microcaméro. Les participants lointains sur le WEB interfèrent dans le processus en éteignant la lumière UV. La protéine fluorescente de la bactérie réagit à la lumière UV en émettant de la lumière visible, cyan ou jaune. Le choc énergétique de la lumière UV sur la bactérie rompt la séquence d'ADN dans la plasmide, augmentant le taux de mutation. De grands textes sont écrits à même les murs droit et gauche de la salle : la phrase tirée du livre de la genèse à droite, et le gène généré à gauche.

Au XIXe siècle, la comparaison par Champollion des langages de la pierre de Rosette (grec, écriture démotique, hiéroglyphes) fut la clef pour comprendre le passé. Aujourd'hui, le système triple de Genesis (langage naturel, code ADN et logique binaire) est la clef qui ouvre la compréhension du futur. Les processus biologiques sont aujourd'hui scriptibles et programmables. Genesis explore leur capacité à mémoriser et calculer des données tout comme le font les ordinateurs digitaux. Pour pousser plus loin l'investigation, la phrase altérée de la bible est décodée en fin d'exposition et retranscrite en anglais, offrant un aperçu du processus de communication transgénique intrabactérien. La frontière entre la vie fondée sur le carbone et les données digitales devient aussi fragile qu'une membrane cellulaire.

La musique synthétique ADN originale de Genesis est composée par Peter Gena. Elle est générée en direct dans la galerie et diffusée en flux sur le WEB. Les paramètres de cette composition multi-canaux sont calculés à partir de la multiplication des bactéries et des algorithmes de mutation.


NOTE

1 - Genesis est une oeuvre d'art électronique primée au festival Ars Electronica en septembre 1999. Cette Ïuvre n'aurait été possible sans le concours, le soutien et la générosité du docteur Charles Strom, directeur du centre de génétique médicale à l'Illinois Masonic Medical Center, Chicago.


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